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L'exotisme

L

Tome 148 / 2008

Est-ce une provocation que de consacrer aujourd’hui une revue
scientifique de géographie au thème de l’exotisme ?
Si celui-ci a fait les beaux jours des sociétés de géographie, continue
à fasciner et à nourrir une abondante littérature (des récits de voyage aux
magazines de géographie grand public) et tout un commerce d’objets
« ethniques », il est en effet aujourd’hui triplement suspect. D’une part,
le développement du tourisme de masse aurait fait perdre de leur
fraîcheur aux êtres, aux lieux et aux objets exotiques, perçus désormais
comme inauthentiques. D’autre part, le terme est politiquement suspect
du fait de ses compromissions (avérées) avec l’aventure coloniale. Enfin
- et sans doute en conséquence -, il a perdu toute signification objective
et ne peut prétendre à aucune pertinence scientifique.
Les géographes eux-mêmes s’en sont désintéressés. Les livres ou les
articles qui l’évoquent dans leur titre ou leurs mots-clefs sont rarissimes.
Il est absent des manuels et des dictionnaires académiques. Les
ethnologues, les littéraires et les historiens de l’art s’interrogent
quelquefois à son propos, mais pour en consacrer la disparition – et
souvent s’en réjouir.
On peut voir dans le maintien de la catégorie de l’exotisme dans la
pensée de tout un chacun et sa disparition officielle dans la littérature
géographique académique une trace de la fameuse « rupture
épistémologique » entre le savoir scientifique et les représentations
vulgaires. La science développe son propre vocabulaire, dans un souci de
précision, de cohérence et d’objectivité, se refuse à employer les « mots
de la tribu », trop confus ou biaisés - et se désintéresse de ceux-ci.
Une telle vision peut être acceptable dans le champs des sciences
dures. Elle ne saurait prévaloir dans les sciences sociales, tant est que
l’on considère que celles-ci ne cherchent pas (seulement) à rendre
compte d’un monde (social) objectif extérieur aux sujets et dont ceux-ci
n’ont pas nécessairement conscience, mais doivent (aussi) appréhender
le monde (social) tel qu’il est perçu, conçu, vécu, pratiqué et même
produit par les êtres humains et les sociétés. S’il est acceptable et sans
doute souhaitable que le/la géographe se refuse à prendre à son compte
les mots de l’exotisme, il/elle ne saurait ignorer que c’est en ces termes
qu’une partie, influente, de l’humanité pense ou a pensé le monde, et
ultimement le ou l’a produit.
Ce numéro propose donc d’interroger l’exotisme et l’exotique.
Les trois premiers articles ont une portée générale. Jean-François
Staszak tente d’identifier les caractéristiques essentielles de l’exotisme
dans l’article qui ouvre la revue, en situant celui-ci dans le cadre des
rapports de pouvoir entre l’Occident et le reste du monde. Bertrand Lévy
en esquisse la généalogie, en mettant l’accent sur la mutation majeure
des représentations du monde, qu’il place entre le Moyen-Age et la
Renaissance. Lionel Gauthier, prenant en compte ces spécificités,
s’interroge sur la possibilité d’une inversion qui ferait de l’Europe un
lieu exotique, et dont on pourrait trouver une manifestation dans la
littérature francophone.
Les trois articles qui suivent portent sur des exemples d’objets
exotiques. Jean Estebanez montre comment les jardins zoologiques
constituent des entreprises de mise en scène du sauvage et de l’exotique.
Paul Claval examine les grands papiers peints panoramiques du XIXe
siècle, et tente de saisir la logique de ces reproductions exotiques. Cesare
Romani analyse l’imaginaire italien de l’Afrique et la place du corps de
la femme dans les représentations photographiques et cartographiques.
Ces six articles de style académique sont complétés par un article
d’Elizabeth Childs, qui raconte comment ses voyages en Polynésie et son
expérience de l’exotisme ont affecté son travail d’historienne de l’art,
spécialiste de Gauguin notamment.

Articles

Staszak Jean-François, Editorial, p. 5-6

Staszak Jean-François, Qu'est-ce que l'exotisme ?, p. 7-30

Lévy Bertrand, Les racines culturelles de l'exotisme géographique, du Moyen Age à la Renaissance européenne, p. 31-45

Gauthier Lionel, L’occident peut-il être exotique ? De la possibilité d’un exotisme inversé, p. 47-64

Claval Paul, Le papier peint panoramique français, ou l’exotisme à domicile, p. 65-87

Estebanez Jean, Les jardins zoologiques ou l’exotique à portée de main, p. 89-105

Romani Cesare, Il corpo dell’esotismo : cartografia, fotografia, cinema, p. 107-128

Childs Elizabeth C., Récit de voyage : On location, or why go ? Reflections of a traveling art historian, p. 129-145

Fererol Marie-Eve, Mémoire : Le redéploiement touristique d’Evian-les-Bains : vers un tourisme métropolitain, p. 147-166

Martin Philippe, Conférence : De Barcelonnette au Mexique et retour (pour certains). Histoire d'une émigration réussie, p. 173-197

Comptes-rendus

Lévy Bertrand, Mikhaïl Chichkine, Dans les pas de Byron et Tolstoï. Du lac Léman à l’Oberland bernois. Traduit de l’allemand et du russe par Colette Kowalski, Montricher (Suisse), Les Editions Noir sur Blanc, (éd. orig. 2005), p. 167-168

Lévy Bertrand, Jean-Michel Wissmer, La Poupée Katchina. Une Genevoise en Amérique (1949-1950), Genève, Slatkine, 2008, p. 169-170

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